« Objets inanimés, avez-vous donc une âme »
Alphonse de Lamartine

Je passais devant la vitrine d’un bijoutier. Rien de particulier, une rue comme une autre, une devanture propre, bien tenue. Et puis cette image, mille fois vue, m’a soudain arrêté. Une alignée de displays, posés côte à côte. Une alignement de displays, chacun avec ses montres parfaitement droites, parfaitement centrées, parfaitement silencieuses, un alignement quasi militaire.

Tout était presque maîtrisé, propre, conforme. Et pourtant, quelque chose sonnait faux. Pas un détail précis, plutôt un malaise diffus. Une impression de décalage, comme si cette scène appartenait à un autre temps. Pas un temps ancien, mais un temps figé.

Face à cette vitrine, une question simple m’a traversé l’esprit : qu’est-ce que je suis censé comprendre ici ? Pas voir, tout est visible. Mais comprendre. Quelle histoire, quel savoir-faire, quelle vision du monde se raconte dans cet alignement si parfaitement conforme ?

Ces dispositifs n’ont évidemment rien d’absurde. Ils ont été conçus pour de bonnes raisons : montrer, protéger, ordonner, comparer. Ils ont fait leur travail, et ils le font encore. Le problème n’est pas leur existence, mais leur évidence. À force d’être répétés, ces dispositifs ont changé de statut. Ils restent le fruit d’une réflexion, d’une expertise, d’un savoir-faire réel mais ils sont devenus des évidences. Non pas parce qu’on ne les pense plus, mais parce qu’on les pense trop bien. Ils fonctionnent, ils rassurent, ils ont fait leurs preuves. Et précisément pour cette raison, on ne les interroge plus de la même manière.

Et puis, il y a eu ce moment légèrement gênant. Celui où je me suis dit : nous créons aussi ces dispositifs ! Nous les dessinons, les optimisons, les fabriquons.

Spoiler, il ne s’agit pas d’un moment d’auto-flagellation :-). Après tout, on ne va pas reprocher à un ébéniste de savoir fabriquer une chaise. Le problème commence quand on ne se demande plus si cette chaise est encore faite pour s’asseoir… ou juste pour ressembler à une chaise. La conformité est parfois un formidable anxiolytique professionnel.

Ce mécanisme dépasse largement l’horlogerie. À l’école, la disposition de la salle de classe, des rangées, un tableau, un enseignant face aux élèves est rarement créé comme un dispositif pédagogique. Elle est considérée comme la forme normale de l’enseignement. Même dans le numérique, les interfaces obéissent à ce principe. Le scroll vertical, la place des boutons, la hiérarchie des contenus ne sont presque jamais interrogés. On vérifie simplement que l’utilisateur ne sera pas dérouté, autrement dit que la norme sera respectée.

Dans la vitrine de ce bijoutier, cet alignement avait quelque chose de presque apaisant. Rien ne dépasse. Rien ne dérange. Rien ne demande un effort d’interprétation. Et c’est précisément là où il devient intéressant de se questionner. Une forme qui ne demande rien au « spectateur·trice » est une forme dont on a le sentiment qu’elle a cessé de parler.

C’est là que la contradiction devient intéressante. L’horlogerie est une culture du temps long, du détail, de la nuance, des savoir-faire, de l’unique. Dans notre époque où les discours omniprésents sur l’innovation et l’adaptation sont terriblement trompeurs. On parle de changement, de modernité, de rupture, sans jamais remettre en cause les structures normatives les plus visibles. On ajoute des signes, des effets, parfois de la technologie, mais on conserve les cadres. Or ce qui mériterait d’être interrogé n’est pas ce que l’on ajoute, mais ce que l’on ne questionne plus.

Penser un dispositif aujourd’hui ne signifie pas nécessairement le remplacer. Il s’agit d’abord de continuer à le questionner. Non pour obtenir une réponse, mais pour éviter que les formes ne se figent. Les questions n’ont pas toujours vocation à trancher ; elles servent surtout à maintenir le mouvement, à garder les choses ouvertes. Le problème n’est donc pas que ces formes existent, mais qu’elles soient devenues évidentes. Car dès qu’une forme devient évidente, elle cesse de produire du sens et commence à produire du silence.
 

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