Rire des objets inutiles, du chindōgu à Khaby Lame

Le chindōgu est souvent décrit comme une collection d’objets inutiles et absurdes. En réalité, c’est surtout une manière très précise de parler de notre rapport aux objets. Nous avons passé des heures à les regarder, à rire franchement devant l’absurde et la créativité déployée.

Mais derrière l’humour, le propos est aussi sérieux qu’intéressant.

Ces objets ne cherchent pas à améliorer un usage. Ils répondent à des problèmes secondaires, parfois inexistants, avec des solutions volontairement excessives. Ils fonctionnent presque, mais jamais vraiment. Et surtout, ils ne sont pas pensés pour être vendus ou adoptés. Leur rôle n’est pas d’apporter une réponse, mais de créer un léger malaise, un décalage, quelque chose qui oblige à regarder autrement.

Le chindōgu met le doigt sur un mécanisme très courant : notre tendance à produire des objets pour des besoins que nous avons nous-mêmes construits. À force de vouloir tout optimiser, tout rationaliser, on finit par concevoir des solutions déconnectées des usages réels. La fonction devient un prétexte. La forme, un moyen de rendre l’absurde visible. On l’a vu récemment avec ce porte-baguette au design sophistiqué, pensé uniquement pour être montré et instagrammé plutôt qu’utilisé. Il n’a pas encore fait son entrée dans les objets chindōgu. Pas sûr qu’il y ait sa place.

C’est ce qui rend le parallèle intéressant avec les premières vidéos de Khaby Lame. Qui ne s’est pas amusé devant ces scènes où, sans un mot, il montrait l’écart entre un problème simple et une solution inutilement compliquée ? Le rire venait de là : de cette évidence retrouvée, presque enfantine. Et c’est précisément ce qui rendait ces vidéos si justes et si drôles.

Le paradoxe, c’est que cette critique des objets inutiles a elle-même produit une star mondiale. En interrogeant le sens de ce que l’on fabrique, Khaby Lame est devenu une figure centrale d’un système qui repose précisément sur la production et la promotion d’objets. Il collabore aujourd’hui avec des marques, participe à des campagnes, incarne une forme de désirabilité.

Ce n’est pas un reproche individuel. C’est un mécanisme plus large. Toute critique suffisamment lisible et populaire finit par devenir compatible avec ce qu’elle questionne. Elle ne disparaît pas ; elle est réintégrée.

Ce mécanisme est familier à beaucoup de designers. Lorsqu’on interroge le sens d’un objet, sa nécessité ou son impact, la réponse est souvent la même. Polie, clame et définitive.
Ces questions sont intéressantes. Mais le besoin lui est déjà là.

Il ne s’agit plus de se demander s’il faut créer cet objet.
Il s’agit bien de le designer.

Le design cesse t-il alors d’être un espace de réflexion pour devenir un moment d’exécution ?
Non plus un outil pour interroger, mais pour accompagner des décisions déjà prises ?

C’est peut-être là que se joue l’essentiel du design. Non pas dans la capacité à produire des objets efficaces ou désirables, mais dans celle de montrer que derrière chaque objet, il y a une façon de consommer, de produire et de vivre. Le design prend toujours position, même quand il prétend ne pas le faire.

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Le confort de la conformité