L’ambition de l’exception face à la fragilité du vital.
Le design se définit souvent par sa capacité de réponse. À une problématique donnée, il oppose une forme, un usage, une intention. Pourtant, la pertinence d’une solution ne se mesure pas uniquement à son ingéniosité, mais au niveau de réalité qu’elle prétend traiter. C’est ici que se dessine la ligne de partage entre le design conventionnel et une pratique véritablement sociale : non pas dans l’intention, mais dans la profondeur du champ d’action.
Les limites du palliatif : l’objet face à la précarité
Une confusion persiste souvent dans les initiatives tournées vers ce que l’on appelle communément le design social. On y déploie des trésors de créativité pour concevoir des dispositifs destinés aux personnes victimes de sans-abrisme : bancs transformables, abris modulaires, micro-architectures de rue, etc. Si ces projets témoignent d’une empathie réelle, ils se heurtent à une limite intrinsèque : ils traitent le symptôme sans pouvoir atteindre la racine.
L’obstacle majeur du design social est souvent l’objet lui-même. Les designer·euse·s ont été formé·e·s à répondre par le tangible, le fini, le palpable. Face au sans-abrisme, le réflexe immédiat reste la conception d’un artefact: un banc modulaire, un abri d’urgence, une architecture minimale de plus. Mais en restant prisonnier de cette culture de l’objet, le design ne travaille que l’écume du problème.
En cherchant à améliorer des conditions de vie, il risque paradoxalement de normaliser la situation qu’il prétend soulager. L’objet devient alors une réponse objectuelle à un dysfonctionnement systémique, une manière de rendre la précarité “plus supportable” voire esthétique, pire instagrammable sans jamais interroger les mécanismes qui la produisent. Le défi n’est pas tant de concevoir pour les personnes en situation d’exclusion que d’interroger les conditions mêmes de leur exclusion.
S’engager réellement, en tant que design dans ce champ du design social, nous impose une mue radicale. Une déconstruction complète de cette idée d’être avant tout des penseur·euse·s de formes. Il ne s’agit plus de considérer l’objet comme une finalité, mais comme un simple point d’entrée, voire d’accepter de s’en libérer totalement. Le véritable enjeu n’est pas de dessiner une solution isolée, mais de penser sa place, ou son absence, au sein d’une architecture globale capable de transformer durablement le réel.
La bascule systémique : une architecture de la solution
À l’inverse, le design social trouve sa pleine mesure lorsqu’il s’affranchit de l’objet pour penser le système. L’objectif n’est plus d’aménager ou d’esthétiser des situations d’exclusion, mais de les rendre obsolètes.
Le programme Housing First mis en place en Finlande illustre cette bascule de paradigme. Ici, le design ne se matérialise pas dans un produit, mais dans une ingénierie de services et de droits. La conception du dispositif repose sur un choix de design clair : intégrer le logement comme une donnée de départ, et non comme une finalité soumise à des conditions. Cette approche coordonne politiques publiques, suivi médical et stabilité résidentielle. Elle agit de manière structurelle, capable de modifier durablement des trajectoires de vie.
Une exigence à géométrie variable
Ce décalage devient particulièrement frappant lorsqu’on met en perspective le design social avec l’univers du design de luxe.
Dans ce champ, le design mobilise une sophistication extrême : recherche du détail juste, maîtrise des matériaux, cohérence absolue de l’expérience et du récit, etc. Une complexité systémique totale est acceptée, voire célébrée, pour des objets dont l’utilité est souvent avant tout symbolique. Le paradoxe est là : le design déploie son intelligence la plus pointue pour des objets libérés de toute nécessité vitale, mais semble se satisfaire de réponses minimales lorsqu’il s’attaque aux fractures sociales.
La légitimité d’un sac de luxe à plusieurs milliers d’euros n’est jamais interrogée. À l’inverse, un abri de fortune “bien designé”suffit souvent à susciter l’adhésion, comme si l’ambition du design diminuait à mesure que l’enjeu humain augmentait.
Vers une responsabilité de la forme
Le design social ne doit donc pas être envisagé comme une version simplifiée, ou humanitaire, du design. Il en est sans doute la forme la plus complexe, la plus exigeante.
S’engager réellement suppose de sortir du cadre confortable de l’objet pour investir celui des systèmes, des infrastructures, des services et des politiques publiques. Transformer le réel demande plus qu’un concept pertinent ou une forme bien dessinée : cela exige une vision transversale, une responsabilité assumée et le courage de penser l’impact au-delà de la représentation. C’est peut-être là que se décide ce que le design accepte d’accompagner et ce qu’il choisit de transformer.